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Envers et contre toutes avec Camille Broutin

Au fil des volumes de Yon, Camille Broutin nous entraîne dans un captivant huis clos fantastique et intimiste. Avec ce dernier tome, elle accélère le rythme avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Rencontre avec Camille.

Quelle était l’idée initiale de Yon, au départ ?

Camille Broutin : En fait, je suis partie sans beaucoup réfléchir, j’avais simplement une histoire que j’écrivais depuis quelques années déjà, mais qui n’a pas été validée telle quelle. A la fin de Filles uniques, le projet sur lequel je travaillais auparavant avec le duo Béka, pour Dargaud, j’ai eu envie de proposer pour la première fois un scénario. J'ai été surprise que mon éditrice accepte l'idée que je démarre une série seule. Je l'ai entièrement réécrite pour qu'elle soit validée.

Yon T.4

Au fil des volumes de Yon, Camille Broutin nous entraîne dans un captivant huis clos fantastique et intimiste © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

Il a fallu alors que je revienne un peu sur l’idée initiale une fois le projet accepté, afin de poser le détail des quatre tomes prévus avant de me lancer. J’ai donc décidé, dès le départ, du point d’arrivée et des grandes étapes de l’histoire. Et ça a évolué aussi quand j’ai commencé à écrire les scénarios plus précisément, tome par tome.

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Avec ce dernier tome, Camille Broutin accélère le rythme avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

On voit bien se dessiner le projet au fur et à mesure. C’était prévu, dès le départ, que les petites créatures sphériques restent en « périphérie » ? Finalement, ce sont les filles qui sont réellement au cœur de l’intrigue.

C. B. : Oui, pour plusieurs raisons d’ailleurs. Tout d’abord, par rapport à mes goûts personnels qui penchent plus vers le réalisme de la vie des personnages et sur leur développement personnel. J’aime la science-fiction, mais à petite dose. Ensuite, le propos en lui-même, qui veut que les créatures symbolisent en quelque sorte l’angoisse dans la vie.

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"J’ai donc décidé, dès le départ, du point d’arrivée et des grandes étapes de l’histoire. Et ça a évolué aussi quand j’ai commencé à écrire les scénarios plus précisément, tome par tome." © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

J’ai eu le sentiment, tout au long de la lecture de ces quatre volumes, qu’il s’agissait bien plus d’une sorte d’aventure intérieure avec ces différentes personnalités qui s’affrontent, qui vivent le récit au fur et à mesure. L’extérieur est alors bien plus perçu comme un espace plus anxiogène. C’était un axe voulu dès le départ ?

C. B. : Oui, c’est parti de ce sentiment-là, complètement. Tout le reste est venu ensuite, mais en effet, au départ, il y avait cette idée d’un extérieur oppressant qui force les gens à se faire face à eux-mêmes.

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"Dès que j'ai eu l'occasion d'écrire ma propre série, le choix du manga était déjà fait." © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

D’ailleurs, je trouve l’idée du dessin protecteur excellente, qui aide à se trouver des repères.
Pourquoi « Yon » ?

C. B. : Yon, c’est le chiffre un, pour moi c’est le thème de l’histoire. C’est l’unité en soi, pas forcément avec les autres, même si un peu quand même.

Le un par rapport à la multitude extérieure.

C. B. : Oui.

Pour revenir au récit lui-même, on observe, au sein de ce microcosme, la confrontation de toutes ces personnalités qui vont se révéler par le biais d’une tension. Qu’est-ce qui a déterminé, au départ, quels allaient être les éléments dominants qui sortiraient du lot ?

C. B. : Je ne l’ai pas déterminé au départ, justement, je leur ai donné à chacune un de mes gros « défauts », j’en ai fait leur trait de caractère principal en le poussant au maximum afin de voir ce que ça pouvait donner dans le premier volume, en les laissant vivre par elles-mêmes. Chacune était une expérience.

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Extrait du quatrième et dernier tome de Yon © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

Au fur et à mesure qu’avance le récit, pour qui avez-vous eu le plus d’affection ?

C. B. : C’est un peu à tour de rôle, en fait. Au début c’était Margot, c’était celle sur qui je me concentrais le plus. Puis il y a eu Olga, qui est assez reposante à dessiner, je trouve. Ensuite ça a été Sasha et Dan, qui représentaient pour moi les antagonistes de l'histoire, avant que je ne réalise que Margot était horrible aussi. Mais ces deux-là me ressemblaient un peu, même si elles ne savent pas gérer grand-chose. Au début, je les voyais plus comme les méchantes de l’histoire, mais je m’y suis progressivement beaucoup attachée.

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Yon, T.4 par Camille Broutin © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

En commençant la lecture, on sent bien qu’il y a un camp plus agressif que l’autre, mais au fur et à mesure, cette conception du bien et du mal s’effrite un peu. Elles sont toutes dans la même situation, elles sont poussées à faire des choses qui les dépassent, comme de faire des mauvais choix, par exemple. C’était un axe important pour vous, le fait qu’il ne s’agisse pas d’un banal récit du bien contre le mal ?

C. B. : Oui, c’était vraiment voulu dès le début. Le fait que les personnages soient des expériences force les unes et les autres à faire des erreurs, à voir les résultats et donc ensuite à les corriger. Elles sont toutes très imparfaites. Néanmoins, elles modifient leur comportement en fonction de leur ressenti après avoir fait un mauvais choix, mais il n'y a pas de remise en question profonde. Ce sont globalement des filles pragmatiques en situation de survie. Par exemple, Margot n'est pas du tout désolée d'avoir essayé d'enfermer tout le monde dans les débarras. Pour elle, c'est toujours un bon plan qui aurait pu assurer sa survie. Elle a seulement recalibré ses valeurs face à la proposition de Solveig.

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"Le fait que les personnages soient des expériences force les unes et les autres à faire des erreurs, à voir les résultats et donc ensuite à les corriger." © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

Comment avez-vous appréhendé le travail toute seule par rapport au travail en collaboration sur Filles uniques ?

C. B. : La collaboration a été beaucoup plus difficile pour moi, au niveau du dessin, parce que j’ai dû inventer un style qui correspondait à l’ambiance de l’histoire, à un public. A la base, j’ai un style de « dessin de confort », dirais-je, que je pratique depuis longtemps, depuis l’enfance, quand je recopiais des mangas, à la plume en noir et blanc. En entrant en école d’art, ça m’a amené à beaucoup explorer parce que mon trait ne s’adaptait pas toujours au travail qu’on me demandait. J’ai ainsi un peu perdu ce premier trait et j’ai donc dû ensuite en retrouver un autre.

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Extrait de Yon, T.4 © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

C’est à ce moment-là qu’on m’a proposé de faire Filles uniques et j’étais un peu perdue avec le fait de faire de la couleur informatique, par exemple, mais j’ai fait de mon mieux. C’est ce qui est bien en travaillant avec un scénariste, c’est que cela nous pousse dans des directions vers lesquelles on n’irait pas naturellement.

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Yon T.4, extrait © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

C’était plus confortable de travailler sur Yon, du coup.

C. B. : Oui, beaucoup plus. Mais c’est aussi parce que ça m’a permis de choisir une histoire en adéquation avec ce que j’aime dessiner, et inversement, d’adapter mon style à l’histoire que j’avais en tête. Il était plus confortable de dessiner Yon, c’est vrai, même si le confort n'est pas forcément à prendre en compte dans la recherche de progrès. Simultanément, travailler seule ouvre un champ de possibilités si large que le confort peut rapidement s'y perdre.

Yon T.4

"Yon, c'est le chiffre un, pour moi c'est le thème de l'histoire. C'est l'unité en soi, pas forcément avec les autres, même si un peu quand même."© 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

Néanmoins, ce que j’ai aussi apprécié dans Yon, c’est le sentiment que vous avez vraiment le temps de développer vos scènes, de tout installer, que Dargaud vous laissait l’espace qu’il vous fallait.

C. B. : Oui, les corrections que j’ai dû faire sur le scénario étaient plutôt liées à des dialogues pas clairs ou, sur le premier tome, des questions sur la logique de l’univers, pour rester cohérente. Mais comme c’était un huis clos, j’avais réduit au maximum le nombre d’informations, ce qui m’a permis aussi de limiter les questions d’univers, je ne voulais pas que ça devienne le point focal.

Yon T.4

Extrait de Yon, T.4 © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

On sent bien que le principal, c’est moins l’extérieur, avec ces petites créatures, même si elles ont leur importance dans le récit, mais le danger est nettement plus à l’intérieur, dans le rapport que les unes ont avec les autres, comment elles gèrent la tension.

C. B. : Voilà.

On voit, avec Yon, votre attachement au format manga, c’est un repère culturel important pour vous ?

C. B. : Je lisais des mangas à huit ans, sans réaliser qu'ils venaient du Japon. J'admirais beaucoup les mangakas pour leur dévotion à leur travail. Donc je m'étais mis en tête, sans perception logique de la chose, que je voulais en devenir une. Dès que j'ai eu l'occasion d'écrire ma propre série, le choix du manga était déjà fait.

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"Je lisais des mangas à huit ans, sans réaliser qu'ils venaient du Japon. J'admirais beaucoup les mangakas pour leur dévotion à leur travail." © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

Les études d'art et le travail en animation m'avaient ouverte à beaucoup d'autres options, mais je voulais redevenir l'enfant qui dessinait dans sa chambre simplement parce qu'elle aimait ça. Mes lectures sont passées de Death Note et Naruto à Akira, Look Back, 20th Century Boys, aux œuvres de Jiro Taniguchi, Taiyou Matsumoto et Moebius. Un peu de tout.

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"Les études d'art et le travail en animation m'avaient ouverte à beaucoup d'autres options, mais je voulais redevenir l'enfant qui dessinait dans sa chambre simplement parce qu'elle aimait ça." © 2026 BROUTIN - DARGAUD BENELUX (Dargaud-Lombard s.a.)

Maintenant que Yon est terminé, quelle est la suite ?

C. B. : J’ai pas mal de boulot d’illustration en ce moment et je suis en phase d’écriture de projets pour pouvoir les présenter plus tard. Mais pour l’instant, je dessine beaucoup.

Se reposer des quatre volumes aussi, peut-être ?

C. B. : C’est ce que je me disais aussi, mais ça me manque beaucoup. J’aurais bien aimé que ça ne se termine jamais. C’est un mode de vie qui me plait énormément. On se dit que quand c’est terminé, on prend des jours de vacances, mais au bout de deux jours, j’en avais déjà assez, j’avais envie d’y retourner…

Couverture du quatrième et dernier tome de Yon, par Camille Broutin

Couverture du quatrième et dernier tome de Yon, par Camille Broutin

Vivement la suite alors ! Merci beaucoup Camille pour ce très agréable échange.

Article publié dans ZOO Manga N°27 Septembre-Octobre 2026

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